"Pour m'occuper, je déplace des papiers sur ma table, je joue avec un élastique qui claque dans mes doigts, je prends un livre au hasard, en lis trois phrases, le repose. La littérature des autres ne m'intéresse plus. J'en ai trop avalé dans ma vie. Ce gavage intellectuel me soulève le cœur. et ce que j'écris moi-même ne vaut rien. Si j'allais m'allonger, essayer de dormir encore...?"
"- Et moi, je te répète que ton roman est meilleur que les trois précédents. J'ai beaucoup aimé cette sorte de confusion, quand... quand la vie des personnages envahit la vie de l'auteur au point qu'il ne sait plus où est la vérité et où est la fiction.
- Un vieux truc !
- Alors, toute la littérature n'est qu'un vieux truc !
-C'est bien mon avis.
- Tu ne parlerais pas comme ça si Le Mascaret avait été accepté !
- Laisse-moi. Je suis foutu. Je n'ai pas besoin de compresses sur le front !
Les yeux de Dido deviennent durs comme l'agate :
- Ce que tu peux être comédien !... A la moindre contrariété, au lieu de rebondir, tu te délectes dans le désespoir. Tu gâches ta vie par veulerie, par complaisance envers toi-même ! Ta paresse est stupéfiante ! Tu te traînes et tu bailles du matin au soir comme si tu avais peur d'agir!
Elle m'attaque. J'ai l'habitude. Après, je me sens toujours mieux.
- Tu vois, dis-je, tu reconnais toi-même que je suis un raté !
- Tu as tous les talents et tu joues au raté ! s'écrie-t-elle.
Comme elle me connaît bien! Je la pique encore, pour mieux jouir des soubresauts de son indignation :
- Si j'ai eu autrefois un peu d'esprit et de plume, j'ai fini mon temps. Parlons d'autre chose...
Je feins le calme, l'indifférence."
"Marcheur infatigable, traverser la moitié de Paris ne me fait pas peur. Des images de nudité dansent dans ma tête. Je me sens exclu, dépossédé, bafoué. Victime d'une injustice contre laquelle il n'y a pas de recours. Le choc de mes talons sur le sol résonne jusque dans mes mâchoires. Il est normal que Dido soit engouée de cet homme. Il a pour lui une relative jeunesse, la réussite, la tradition familiale, l'argent, tout ce qui me manque. Qu'il ait une liaison par ailleurs ne change rien à leur rapports profonds. Ils restent mari et femme. Alors que, moi, je suis le divertissement, le souvenir, ou ce qui est pis, le prétexte à une bonne action de temps à autre. Peut-être, en cet instant même, parlent-ils de moi en souriant sans méchanceté, comme d'un ami un peu misérable ?"
"Elle paraît inconsciente du désarroi où me plonge cette nouvelle. Ou plutôt elle refuse d'envisager que je puisse en souffrir. Une façon comme une autre de préserver sa tranquillité personnelle."
"Nous retournons au parking. subitement Dido est pressée de rentrer chez elle : les valises à finir. L'impatience de cette mère de famille à la veille des vacances m'attriste. Elle rejoint le troupeau de ses congénères, alors que je la croyais exceptionnelle dans le défi à la loi commune. de tout le trajet, je ne desserre pas les dents."
"Je tends l'oreille. La musique s'arrête. Je perçois distinctement un remue-ménage, des rires étouffés, des soupirs. L'affaire est bien engagée. Moi aussi, autrefois, j'ai connu cette vigueur des reins, cette soif de possession renaissante aussitôt qu'étanchée. Je devrais détester les jeunes qui ont la chance insolente d'accomplir sans effort un acte dont je suis aujourd'hui tristement avare. Et pourtant, je me réjouis de la folie qu'empoigne Didier et Caroline. Je m'en réjouis et j'en souffre. Comme s'ils m'avaient volé mon ressort et ma sève. Comme si ma défaillance physique était leur faute. Comme s'ils m'insultaient en étant heureux. En vérité, je ne puis supporter l'idée de n'être qu'une moitié d'homme. La seule chose qui me console, c'est la certitude que la félicité de Didier et de Caroline est provisoire et qu'au milieu de leurs ébats il se préparent un avenir de désillusion. Toute perspective d'échec chez autrui m'est douce. J'y vois une compensation à mon ratage personnel. Sur le point de me noyer, j'attire mon sauveteur sous l'eau. La musique reprend. Baisent-ils vraiment ?"
"Je relis Chamfort. Une pensée de lui me frappe : "Vivre est une maladie dont le sommeil nous soulage toutes les seize heures. C'est un palliatif. La mort est le remède." Quelle force dans cette affirmation ! Pourquoi connaît-on si peu Chamfort en France ? Son cynisme, son amertume sont revigorants. Je fume. Je m'ennuie."
"Le silence. L'absence. Dido s'est emmurée. Victime de ma propre intransigeance, je lui reproche, une fois de plus, de si bien m'obéir. Trois jours déjà que j'attends son coup de téléphone. Je passe des heures à regarder le récepteur muet sur son support. Impossible d'écrire. J'ai abandonné mon essai. Et aussi la correction du manuscrit de l'alpiniste. Quant à mon roman, je n'espère plus recevoir une réponse favorable des éditions Leopardi. L'idée de les relancer ne m'effleure même pas. je dors tard le matin. et souvent je me recouche dans la journée. Mais parfois le sommeil refuse de me recouvrir de sa vague. Alors, je reste étendu, les yeux au plafond, le cerveau vide. La lumière et la nuit se confondent. J'ai perdu la notion du temps. Pas question de sortir. [...]
Elle bat en retraite, avec, j'en suis sûr, l'impression inquiète que je ne tourne pas rond. Je ne me rase plus. La conscience de mon abaissement me réjouis comme une perfection artistique. Je pense beaucoup à mon enfance. Un souvenir me hante. J'ai sept ans. Je déjeune à la maison avec ma mère et un de mes oncles. Cet oncle, stupide et glorieux comme un paon, je le déteste. Il m'interroge sur mes études : "Toujours à la traîne en arithmétique ?" dit-il. Ma mère intervient :"Non, non, de ce côté-là, Germain, cela irait plutôt mieux !" Alors, sournoisement, l'oncle Germain demande : "Huit fois neuf ?" Je connais la réponse par cœur, et, bien que je devine ma mère suspendue à mes lèvres, j'annonce avec une joie mauvaise : "Cinquante-six." Mon examinateur triomphe. Ma mère a pour moi un regard d'une tristesse infinie. Le même regard que Dido, la dernière fois que je l'ai vue. A soixante ans de distance, je retrouve en moi l'âcre plaisir de décevoir un être aimé."
"La conscience de ma cruauté envers elle m'encourage. Peut-être est-ce le seul plaisir qui me reste dans mon dénuement ? L'avantage pris sur autrui dans la méchanceté est une volupté à laquelle je ne renoncerai qu'avec la mort."
" La première chose que je découvre en pénétrant dans mon appartement, c'est une lettre posée en évidence sur mon bureau : "Ainsi, tu refuses de me voir. C'est méchant. je ne veux plus forcer ta porte. Moi, je n'ai rien oublié. Dido."
Exactement ce que je désirais. Et cependant je me sens injustement congédié : cette lettre est d'une froideur de ton insupportable. je la relis pour m'en convaincre. Chaque mot me blesse. je fourre le papier plié dans ma poche. Demain, je n'y penserai plus. De nouveau, le divan m'attire. je m'allonge dessus, cale ma nuque avec un coussin et laisse mes idées flotter au vent. Cette conversation intérieure me dispense de toute autre fréquentation. je ne me lasse pas de m'interroger sur moi-même. comment peut-on à la fois se détester autant et tenir si fortement à la vie? Il n'y a pas un pouce de mon visage, de mon corps, pas une nuance de mon âme qui trouve grâce à mes yeux. Cependant, pour rien au monde je ne changerais de peau. J'envie les autres et je refuse les autres. Je me juge supérieur à eux malgré ma déchéance. Ou à cause de ma déchéance."

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